L'Histoire intellectuelle aux États-Unis
Bibliographie sélective
(2002)
JEAN-FRANCIS CLERMONT-LEGROS
Département d'histoire
Université McGill
L’histoire intellectuelle des États-Unis est un champ historiographique dont on ne retrouve que rarement l’empreinte dans les études historiques québécoises, davantage influencées par l’histoire intellectuelle française. Dans ce contexte, il est peu surprenant de constater que les principaux concepts à la base de l’histoire intellectuelle américaine aient été peu influents auprès des historiens québécois. Fondements conceptuels de l’histoire intellectuelle américaine depuis le XVIIIe siècle, le paradigme démocratique ainsi que les débats entourant l’évolution des institutions républicaines sont des thèmes étrangers à l’historiographie intellectuelle au Québec. Néanmoins, à partir des années soixante, les historiographies intellectuelles québécoise et américaine commencent à se ressembler sans toutefois rompre complètement avec leurs mentors respectifs. L’histoire sociale intellectuelle et l’histoire culturelle affectent à la fois les historiens québécois et américains.
L’histoire intellectuelle aux États-Unis est un sujet assez ancien. En effet, au XVIIIe siècle, les fondateurs de la république américaine ont longuement discuté des influences idéologiques à la base de la Constitution et de la Déclaration d’Indépendance. Sans réaliser une histoire intellectuelle au sens actuel du terme, les pères fondateurs n’ont pas pour autant négligé les influences philosophiques de certains grands penseurs de l’Antiquité et du Siècle des Lumières.
Cette origine intellectuelle des textes fondateurs états-uniens est cruciale dans l’historiographie américaine. Par la suite, l’histoire intellectuelle demeurera un champ important de discussion politique entre hommes d’État, écrivains et, plus tard au XIXe siècle, intellectuels. Par exemple, sous la présidence d’Andrew Jackson (1767-1845), des hommes tels l’historien George Bancroft (1800-1891) et l’écrivain Ralph Waldo Emerson (1803-1882) participeront à la vie publique en employant des concepts théoriques directement reliés aux problèmes philosophiques datant de la période fondatrice.
Plus tard au XIXe siècle, les liens entre intellectuels et hommes d’état se resserreront notamment avec l’implication de Theodore Roosevelt (1858-1919), historien et politicien, et Woodrow Wilson (1856-1924), président de l’université Princeton et membre actif du Parti démocrate. Ces deux intellectuels-politiciens personnifient l’imbrication de l’histoire intellectuelle avec le monde politique.
Cet enchevêtrement a permis à l’histoire intellectuelle de s’institutionnaliser à travers les méandres de la vie académique et politique aux États-Unis. Malheureusement, ce genre historique est devenu synonyme d’histoire traditionnelle. Elle sera vivement contestée au début du XXe siècle sans être pour autant rejetée. En effet, des historiens progressistes tels Charles Beard (1874-1948) et Vernon Parrington (1871-1929) dépolitiseront ce genre traditionnel. Cette histoire devient une histoire sociale et une histoire où les héros sont les masses silencieuses. Il est peu surprenant, dans ce contexte, de voir un historien comme Merle Curti (1897-1996) déceler les traits de la population américaine à travers ses grandes figures intellectuelles.
Après la Deuxième Guerre mondiale, les historiens progressistes sont vivement contestés par une nouvelle école, plus traditionnelle et souvent fortement antimatérialiste et antimarxiste, qui prétend que l’évolution de la vie des idées aux États-Unis est marquée par un large consensus. C’est l’âge d’or de l’histoire des idées en Amérique. Les études, les chaires et les cours se multiplient rapidement et l’histoire intellectuelle finit par dominer la discipline historique. Dans le contexte de la guerre froide et du renouveau conservateur américain de l’après-guerre, l’histoire, et en particulier l’histoire des idées, devient une arme dans la lutte contre le communisme. Chez certains auteurs, cette histoire sert à révéler la supériorité morale de l’American way of life. Néanmoins, l’école historique du consensus est traversée par deux courants idéologiques. Ses principales tendances sont incarnées par deux historiens judéo-américains issus d’une tradition intellectuelle radicale : Daniel J. Boorstin (1914- ) et Richard Hofstadter (1916-1970). Militant gauchiste dans les années trente, Boorstin dérive vers la droite après 1945 et produit une série d’études ultra-patriotiques durant les temps forts de la guerre froide. Son Genius of American Politics (1953) est un long réquisitoire contre l’idéologisme. Ainsi, le «génie» de la vie des idées aux États-Unis se centrerait sur son «lack of interest in political theory(2)» et sa capacité d’engendrer un large consensus sur certaines questions fondamentales. Pour lui, le consensus américain constitue un heureux repoussoir au radicalisme. Hofstadter, pour sa part, restera beaucoup plus fidèle que Boorstin à ses idéaux des années trente. Pourtant, comme ce dernier, il oriente ses écrits vers «a reinterpretation of our political traditions which emphasizes the common climate of American opinion(3)». C’est qu’à l’inverse de son collègue ultra, Hofstadter déplore ce consensus sclérosant qui, selon lui, représente le principal obstacle à la pénétration du gauchisme dans la vie des idées aux États-Unis. D’ailleurs, il a toujours refusé l’étiquette de «consensus historian».
Au cours des années soixante et soixante-dix, l’histoire intellectuelle connaît un essoufflement et de profondes remises en question. Son âge d’or est terminé. Une nouvelle école historique, issue de la New Left américaine, rejette l’antimatérialisme et l’anticommunisme qui avait marqué les écrits de bien des historiens dans les années cinquante. Radicaux, les jeunes historiens de la New Left font surtout de l’histoire sociale et, comme leurs devanciers progressistes d’avant la Deuxième Guerre mondiale, prétendent que le développement historique est uniquement généré par des facteurs matériels. Pour la New Left, les idées ne sont plus largement autonomes du socio-économique, comme l’auraient prétendu les historiens du consensus, elles y sont entièrement subordonnées. De plus, les historiens de la New Left veulent écrire une histoire pluraliste qui cherche à transcender l’élitisme, le sexisme et l’eurocentrisme de l’école du consensus.
Cependant, si elle cesse d’être dominante, l’histoire intellectuelle reste présente dans la discipline historique américaine. La critique matérialiste et pluraliste de la New Left l’a pourtant profondément affectée. Ainsi, à l’instar de toute la discipline, l’histoire intellectuelle américaine se démocratisera à la fin du XXe siècle. Ce courant historique empruntera aux autres sciences sociales, notamment à l’anthropologie. L’histoire intellectuelle devient alors de plus en plus de l’histoire culturelle. Les élites sont éclipsées par des tranches de populations entières comme les Noirs – rebaptisés, significativement, «Africains-Américains» –, les femmes, les handicapés, etc. D’une histoire élitiste rassembleuse, l’histoire intellectuelle se fragmente tout en se pluralisant.
De par son ancienneté, l’histoire intellectuelle américaine est un domaine historique très vaste. Il s’agit d’un domaine ayant changé de définition à plusieurs époques. Philosophie, religion, sciences, idéologies politiques, valeurs morales, littérature, arts et éducation sont parmi les thèmes dominants de l’histoire intellectuelle états-unienne. Ce sont ces thèmes que l’on retrouvera à travers une brève bibliographie de ce sujet immense et, malheureusement, peu connu au Québec.







