Jacques et Raïssa Maritain au Québec et au Canada français
Bibliographie
(2007)
YVAN LAMONDE
Département de langue et littérature françaises
Université McGillCÉCILE FACAL
Département de langue et littérature françaises
Université McGill
Il n’y a pas lieu de faire ici l’histoire un tant soit peu complète de la présence et de l’influence des Maritain au Québec et au Canada français. Cependant, la bibliographie que nous proposons offre déjà les trames principales de la signification des passages de Jacques Maritain à Québec, à Montréal et à Ottawa et de la réception de ses travaux durant la première moitié du XXe siècle. L’influence du philosophe est importante en particulier pour les générations qui reçoivent leur formation durant cette période, comme en témoigne une enquête menée en 1962 auprès d’une centaine d’intellectuels québécois : Maritain arrive alors au 5e rang parmi les auteurs les plus cités par ces intellectuels interrogés sur leurs influences.
Deux repères chronologiques aident à comprendre Maritain au Québec : d’une part, la période précédant et entourant la condamnation de L’Action française de Paris (1926) éclaire son rôle dans le règlement de cette crise, qui a certes des échos au Québec dans les milieux nationalistes ; d’autre part, la connaissance des idées du philosophe fait un bond lors de sa première visite en octobre 1934, qui sera suivie durant la guerre de deux autres séjours marquants, en 1940 et en 1943.
Le premier Maritain connu au Québec est le philosophe néo-thomiste, à la fois celui des Éléments de philosophie (1920) et des essais comme Art et scolastique (1920), Antimoderne (1922) ou Trois Réformateurs (1925). Le milieu thomiste des collèges classiques et des facultés de théologie émet d’ailleurs quelques réserves sur la pédagogie de Maritain et sur l’organisation de son cours de philosophie où, nouveauté intrigante, la psychologie précède l’ontologie et où perce une dynamique inductive peu fréquente dans la scolastique thomiste portée sur la déduction. On admire par ailleurs la curiosité du philosophe catholique qui fait honneur à l’Église : son attention à la science et à l’art annonce une ouverture bienvenue en certains milieux.
On suit attentivement à L’Action française de Montréal (1917-1928) les péripéties de la condamnation pontificale de L’Action française de Paris. Et pour ceux qui, au Canada français, seraient ébranlés par cette condamnation et s’interrogeraient sur l’applicabilité des arguments romains à la revue montréalaise, des recensions de Pourquoi Rome a parlé (1927) ou Clairvoyance de Rome (1929), par exemple, suggèrent que les positions de Maritain devraient rassurer par l’énoncé des principes qu’on y trouve. L’abbé Groulx, le directeur de L’Action française de Montréal, présente ainsi Primauté du spirituel (1927) : « Ceux de chez nous néanmoins qu’auront émus ou troublés les récentes décisions du Saint-Siège, trouveront à rassurer leur esprit et leur foi dans les hautes spéculations du philosophe catholique », évocation de la mise à l’Index du journal dirigé par Charles Maurras.
C’est au médiéviste Étienne Gilson qu’on doit le premier séjour de Maritain au Canada français, même si, dès 1922, le dominicain Marcelin-Antonio Lamarche avait publiquement lancé une invitation au philosophe catholique. C’est à Toronto, et non à Montréal ou à Québec, que le déjà réputé médiéviste français entreprend sa carrière nord-américaine en participant activement et durablement à la fondation en 1925 du Pontifical Institute of Medieval Studies avec les pères basiliens. Gilson y invite Maritain dès 1931, mais ce n’est qu’en 1933 que celui-ci peut faire la traversée pour la première fois. Ce premier séjour torontois a de rapides échos à Montréal et il n’est pas impossible que ce soit grâce à Gilson, cheville ouvrière de l’Institut scientifique franco-canadien, que Maritain séjourne à Québec, à Montréal et à Ottawa en octobre 1934, au moment où celui-ci amorce aussi sa carrière états-unienne.
Maritain est alors lu par certains professeurs et étudiants dans certains collèges : des témoignages en rendent compte. Mais ses conférences sur « l’idéal historique d’une nouvelle chrétienté », thème qu’il développe après l’avoir abordé à Santander en Espagne et à Poznan en Pologne en août 1934 et qui prendra forme en 1936 dans le grand ouvrage de Maritain, Humanisme intégral, constituent le moment fort de la marque intellectuelle de l’essayiste catholique. Les thèmes de la primauté du spirituel et d’un humanisme intégral traverseront les revues des jeunes comme La Relève, Vivre ou Gants du ciel. La distinction maritainienne de « l’agir en chrétien » et de « l’agir en tant que chrétien » sera au centre de réflexions sur le nationalisme ; qu’on pense à l’usage qu’en fait André Laurendeau dans son tract des Jeune-Canada, Notre nationalisme (octobre 1935). Mais l’accueil fait à certaines idées de Maritain est loin d’être unanime ; le milieu des jeunes nationalistes reçoit plutôt froidement le conseil de celui qui avait réfléchi au nationalisme en 1926 : « Contentez-vous d’exister ». Les plus réceptifs trouveront un moyen de «dépasser» cette réserve en y conjuguant un autre conseil de Maritain (« être soi-même ») et en concevant une façon de se penser et comme individu ou personne et comme collectivité. L’unanimité est aussi à ce point relative que Maritain préfère ne pas venir au Québec au moment de ses prises de position sur la guerre d’Espagne ; il estime que sa présence viendrait jeter de l’huile sur le feu.
Avec la déclaration de la guerre, Maritain, qui reste en Amérique, sera une des figures de la France libre – sa correspondance avec Élisabeth de Miribel en témoigne – dans un Québec qui penchera pour de Gaulle après 1942. C’est alors qu’il devient le mentor et l’un des auteurs des Éditions de l’Arbre que fondent deux membres de La Relève, Claude Hurtubise et Robert Charbonneau. Enfin, on ne peut s’empêcher de voir des difficultés faites à Maritain dans les polémiques (au sujet du professeur Hadamard, avec dom Jamet, avec Charles de Koninck) auxquelles il est confronté pendant la guerre.
Quant à Raïssa Maritain, on fait bon accueil à partir de 1940 à son œuvre poétique, en publiant des extraits de ses recueils dans divers journaux et revues. Elle contribue certainement, à travers une correspondance soutenue, à forger la vision poétique du critique Guy Sylvestre.
On le voit, la trame maritainienne est loin d’être rectiligne au Québec, même si ses conférences sont fort suivies dans la presse quotidienne comme l’indiquent les entrées dans Le Devoir, Le Canada, La Presse, Le Jour, L’Action catholique, L’Événement ou Le Droit. Nous souhaitons que la présente bibliographie suscite des travaux complémentaires et sur les Maritain et sur le sens de leurs formes variées de présence au Québec.
À propos de la bibliographie
Nos travaux sur la modernité au Québec (1930-1960) et sur La Relève requéraient une connaissance exacte de la présence des Maritain au Québec, en particulier jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, au moment où Maritain est nommé ambassadeur de France auprès du Vatican. Nous ne sommes pas les premiers à s’intéresser aux Maritain et il convient de reconnaître les travaux bibliographiques et analytiques pionniers de Roland Houde et d’Yvan Cloutier, ainsi que la précieuse synthèse de Florian Michel, cités à la section 4 de la bibliographie. La bibliographie complète des œuvres de Maritain, publiée en supplément aux Cahiers Jacques Maritain, nous a aidés à compléter le relevé des publications des Maritain au Québec en plus de fournir des renseignements sur la publication antérieure ou subséquente de ces textes.
Ces sources ont servi de matériau de base à l’établissement de la partie bibliographique de ce document. Nous y renvoyons uniquement lorsque les références et informations étaient inconnues de nous ; les renvois sont indiqués entre crochets, selon la convention MLA, lorsque l’étude figure à la section 4 de ce document. Dans le cas contraire, nous donnons la référence complète en note.







